Textes et articles

 « Sentir le feu »
de Patrice Mouchel-Vallon

Quand on lui fait remarquer qu’il y a de plus en plus de femmes potières et que, dans le monde où nous vivons, cela doit avoir un sens, Marie Janvier répond : « Mais quel sens ? ».

C’est que son œuvre recoupe cette interrogation et qu’elle-même n’est pas certaine d’avoir trouvé la réponse. Marie Janvier fait partie de ces artistes qui veulent se sentir libres dans leur art, affranchis des références du passé et s’inventent des chemins nouveaux, au long desquels ils n’ont fait que se parler à eux-mêmes.

Cette série se décline en trois thématiques : la première est un retour symbolique aux sources, qui ressemble à des Vénus anthropomorphes préhistoriques. Mais celles-ci bien campées sur le sol, sont des créatures aux formes féminines dont la tête a été arrachée par une étrange explosion intérieure.  Leur posture bien cambrée et leur plastique hardie n’ont, à l’origine, rien à voir avec la maternité. C’est tout dire.

Cette production renoue ensuite avec la tradition zoomorphe de l’art populaire, mais au lieu de vanter la bonne chère d’antan, elle lui donne d’emblée un caractère fantastique. La Bête, sorte de démon tripode au pied fourchu, évoque un improbable sabbat infernal et son cortège de damnés. Nous voilà plongés dans la chasse aux sorcières, quelque part entre le Moyen-Age et le XVIIe siècle.

La troisième, plus originale, évoque les tableaux de Jérôme Bosch et de Pierre Bruegel réunis, c’est-à-dire la Renaissance. On pense d’abord à « l’Homme-arbre » de l’Enfer du Musicien. A mi-chemin entre le four alchimique et les « ents » du Seigneur des Anneaux. La céramique renvoie tantôt à la cornemuse dont la symbolique sexuelle est très forte, tantôt à des arbres-maisons dévastées qui portent les marques de l’incendie. Comme les ruines d’une guerre civile ou d’une catastrophe nucléaire, les pièces sont percées de fenêtres au travers desquelles la lumière transperce. Mais, en dépit d’une actualité internationale chargée,  ce n’est pas la peur de la fin du monde qui habite son travail.

L’une de ses pièces les plus chères introduit un niveau supplémentaire, celui d’un paysage semi-abstrait à la Zao-Wou-Ki. Celui-ci obtenu par l’enfumage des parois externes de la pièce, qui devient un phare côtier perdu dans la brume et les embruns. Jouant ainsi sur les deux registres de représentation, là où elle aurait pu se contenter de réaliser un bibelot pour touriste de bord de mer. C’est que, non contente de cuire ses pièces, Marie leur inflige des rituels préalables : avant de consumer les sorcières sur le bûcher, la justice d’autrefois imposait, en effet, de leur faire au préalable « sentir le feu », c’est-à-dire les faire lécher par les flammes pour leur arracher quelques cris devant la foule.

Œuvre au demeurant paradoxale qui célèbre tout en même temps la matrice, la jouissance et le ravage. On pense évidemment aux avatars d’une divinité indienne égarée en Bretagne, plus Kali que Shiva. Si la référence aux réalisations de Hundertwasser et à « la deuxième peau » qu’offre la maison, paraît explicite, réduire le travail de Marie à la seule vénération de la Terre-Mère, protectrice du genre humain, serait passer à côté de son propre cheminement personnel. Il y a chez elle, c’est manifeste, une ode à la féminité dans toutes ses dimensions. Sa céramique a les traits d’une religion qui n’a pas encore de nom, dans laquelle un culte est rendu, tout autant aux manifestations premières de la vie qu’à la rage destructrice.

Demandez-lui si elle est une artiste, elle vous dira que non. Elle ajoutera qu’elle ne veut surtout pas « se prendre la tête » et qu’elle se contente de « bidouiller » (sic) des choses. Comme si les plus grands d’entre eux, depuis Rodin jusqu’à Duchamps, n’avaient jamais procédé par tâtonnements et, à l’occasion, joué avec le regard du public. La vérité est qu’elle n’aime pas choisir et que sa céramique lui permet, de façon moderne, ne pas trancher entre la peinture, la sculpture ou l’installation. La peinture, il est vrai, est un monde désespérément plat, trop peu sensuel et qui résiste très mal à la combustion. La sculpture, beaucoup plus proche d’elle, obéît à des codes qui ne sont pas les siens, et n’a, c’est rédhibitoire, rien de magique. Il lui faut donc travailler la matière de ses mains, en faire jaillir la créature et lui faire sentir le feu, voilà toute sa liberté. Aussi, pour rien au monde, l’artiste-malgré-elle ne voudrait voir son œuvre entrer dans un livre d’Histoire, ses étagères et ses petits rangements. Et pour cause : dans chaque pièce de Marie, pour peu qu’on y regarde de près, il y a une Marie qui se consume.

Patrice Mouchel-Vallon , Enseigant…

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